Nous sommes le 8 janvier 2025, dans la salle GB du nouveau comité de l’Organisation mondiale de la santé. Ce comité démontre son importance dès le début des débats. Ce sont non seulement 36 pays, mais aussi 3 grandes organisations internationales qui sont réunis pour trouver des solutions à deux enjeux clés : la préparation aux pandémies et la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Beaucoup affirment qu’une coopération globale est nécessaire, mais ne risque-t-on pas d’empiéter sur la souveraineté nationale des États ? Que faut-il prioriser ? Les positions des pays divergent. Entretien avec les délégations et une organisation internationale.
FERMUN : Êtes-vous d’accord avec l’idée que les problèmes de chaque pays doivent être résolus uniquement par l’État concerné, ou pensez-vous que les États disposant de plus de ressources devraient jouer un rôle majeur dans la préparation des autres, notamment face aux pandémies ?
Inde : Chaque pays est responsable de sa population, mais il faut prendre en compte le fait que les pandémies ne respectent ni les frontières ni les niveaux de développement. Certains pays disposant de plus de ressources ont la responsabilité d’apporter de l’aide aux autres.
Sénégal : Si une aide est possible, il faut bien évidemment la proposer. Certains pays n’ont pas les ressources nécessaires, tandis que d’autres en ont une quantité considérable. Si le Sénégal a accès à ces aides, il pourra davantage se développer et ainsi se focaliser sur le commerce dans le futur.
Suède : Nous pensons que les états devraient collaborer autant que possible pour assurer la paix. Les pays ayant davantage de ressources et d’expérience par rapport à certains enjeux, jouent un rôle clé dans l’aide apportée aux pays en développement. La Suède est un excellent exemple : c’est un pays innovateur, ayant des ressources financières et scientifiques. Nous sommes aussi fortement engagés dans les initiatives de l’ONU et de l’OMS.
Bureau des affaires humanitaires : Nous sommes inquiets du pouvoir que certains pays pourraient détenir sur d’autres plus faibles. Chaque état doit être entendu et écouté, et notre rôle de médiateur doit garantir cette écoute.Nous n’estimons pas que les solutions standardisées soient suffisantes pour prévenir des crises mondiales.
FERMUN : Votre pays pourrait-il faire partie de ceux ayant ces responsabilités, en prenant en compte vos capacités financières ainsi que la situation au sein du pays ?
Inde : En termes de ressources financières, nous voudrions être dans une bien meilleure position. En ce qui concerne la situation de notre pays, malheureusement, il y a beaucoup d’inégalités au sein de la population : violences faites aux femmes (avec un nombre important de viols) ainsi qu’aux enfants (maltraités ou abandonnés).
Sénégal : On ne peut pas dire que notre pays n’a aucune richesse. La preuve : les ressources du Sénégal étaient constamment exploitées par les puissances coloniales. Mais aujourd’hui, obtenir la moindre aide représente un grand défi. Nous ne sommes pas en capacité de prioriser le commerce international, au détriment de la survie de notre population.
Suède : Certainement. Notre pays s’engage surtout dans la lutte contre les violences faites aux femmes.
FERMUN : La souveraineté nationale de votre État doit-elle primer sur la sécurité sanitaire mondiale ?
Inde : Même si elle reste fondamentale, la souveraineté nationale ne peut pas servir de prétexte pour ignorer les risques sanitaires mondiaux. La sécurité sanitaire mondiale peut même renforcer la souveraineté nationale de chaque pays. L’Inde défend une souveraineté s’exerçant au sein des organisations internationales, notamment l’OMS.
Sénégal : Non, cette souveraineté ne s’applique pas à tous. Une priorisation de la souveraineté nationale par les pays les plus puissants entraînerait un danger global, y compris pour ces États-là. Pour les petits pays comme le nôtre, il n’est pas question de puissance, mais de survie.
Suède : On ne peut pas dire cela. Les deux doivent se compléter, s’équilibrer. Le problème est que la souveraineté va parfois à l’encontre de la sécurité mondiale : la souveraineté nationale peut compromettre l’accès à la santé de certaines populations. Tout l’enjeu est de trouver un équilibre.
Bureau des affaires humanitaires : Pour vivre ensemble, il est nécessaire de communiquer. Notre organisation tourne autour de l’acceptation et surtout de la neutralité des pouvoirs. Un médiateur, comme nous, est indispensable pour les négociations portant sur des questions importantes, mais il faut surtout une ouverture aux autres .
FERMUN : Pensez-vous que la souveraineté nationale et le multilatéralisme peuvent coexister ?
Inde : Absolument. L’Inde est un exemple de cette coexistence : nous sommes une grande démocratie engagée dans le multilatéralisme. Le multilatéralisme n’efface pas la souveraineté.
Suède : Même si des enjeux existent, notre pays pense que la coexistence est possible. C’est surtout une question de travail, pour pouvoir trouver des accords et collaborer – un travail qui prend du temps. Pour tendre vers un monde parfait, il faut installer un respect entre les pays.
Sénégal : Bien sûr, recevoir une aide pour permettre un meilleur développement est nécessaire. Mais quand l’aide est achevée, le pays ne doit pas se sentir “esclave” du pays aidant. À l’avenir, on espère voir émerger des liens qui ne soient pas uniquement financiers, mais davantage profonds.
Bureau des affaires humanitaires : Notre fonctionnement se base sur le principe même du multilatéralisme, qu’il s’agisse du financement ou du travail. Le but est de respecter les identités et de réussir à aborder des questions sensibles de la manière la plus concrète possible.
FERMUN : Est-ce que vous avez assisté à la formation d’alliances inenvisageables ? Ou au contraire avez-vous pu observer des tensions inattendues ?
Inde : Nous avons nous-même formé une alliance avec le Pakistan, ce qui peut être surprenant en raison de nos conflits historiques. Mais en ce qui concerne la santé, ces conflits doivent être dépassés.
Suède : Nous avons été surpris par le rôle qu’a tenu la délégation américaine : il ne reflétait pas la politique actuelle de l’État. D’autres pays nous ont étonné en nous proposant une alliance, notamment l’Inde ou l’Arabie saoudite. Nous pensions que leurs valeurs étaient bien éloignées des nôtres notamment sur le plan religieux. Pourtant, cela montre peut-être que les pays se connaissent mal sur le plan politique, ou que des idées préconçues influencent nos perceptions, rendant cette alliance finalement moins surprenante qu’il n’y paraît.
Sénégal : Nous nous sommes alliés avec le Cameroun en raison de nos problèmes similaires et d’un besoin d’aide pour les deux parties. Nos deux pays ont envie de changement – on est donc prêts à se battre ensemble contre les violences faites aux femmes et le manque de soins médicaux. Cette lutte est nécessaire pour le développement de nos pays. Toutefois, cette coopération met aussi en lumière de fortes inégalités, y compris au sein du continent africain, où certains pays manquent de besoins vitaux tandis que d’autres vivent dans l’opulence et la surexploitation des ressources, ce qui peut engendrer des tensions inattendues.
Hélène Khukhunaishvili