ECONOMIE INFORMELLE – Florence Bonnet experte de l’OIT : « La formalisation commence par la connaissance »

Nous sommes le jeudi 8 janvier 2026, et dans la salle II de l’OIT, dans laquelle se tient le comité sur l’économie informelle, les délégués sont suspendus aux lèvres de Florence Bonnet. Spécialiste du marché du travail et de l’économie informelle à l’OIT, Mme Bonnet est intervenue dans ce comité afin d’orienter les délégués dans les débats. Elle leur a notamment donné de précieux conseils sur la résolution portée par la délégation des travailleurs du Mexique, tout en soulignant que les propositions faites par les différentes délégations étaient déjà “très justes, et très bien vues”. Elle a ensuite répondu à leurs nombreuses questions, sur les facteurs pouvant contribuer à l’augmentation de la part de l’économie informelle dans un pays, mais aussi sur la place des migrants dans cette économie, qui sont souvent très touchés par les emplois informels. Un délégué, peut-être idéaliste, a demandé s’il était envisageable que l’économie informelle finisse par complètement disparaître. La spécialiste a répondu en lui rappelant le caractère évolutif et dynamique de l’économie informelle, rendant sa disparition peu probable, voire impossible à ses yeux. Lors de ce moment de dialogue, Mme Bonnet a ensuite très gentiment accepté d’échanger quelques mots avec l’équipe de presse.

FERMUN : Quelles sont les avancées que l’on peut remarquer aujourd’hui dans la formalisation du travail ?

Florence Bonnet : Aujourd’hui, les pays et les responsables dans les pays qui peuvent agir ont une bien meilleure compréhension de l’économie informelle, des facteurs de l’informalité et des moyens disponibles comme c’était le cas il y a 10 ans. L’adoption de la résolution 204, notamment, a guidé les pays à progresser vers la connaissance de l’informalité, y compris pour améliorer les conditions dans le milieu informel. Cette résolution a ensuite été suivie par tout un travail de sensibilisation, de diagnostic, d’étude et d’analyse, qui s’est lui aussi fortement amélioré au cours des 10 ou 20 dernières années, ce qui a permis cette meilleure compréhension. 

FERMUN : Que pensez-vous du développement des chaînes d’approvisionnement ?

Florence Bonnet : Les chaînes d’approvisionnement globales sont à risque d’informalisation, mais représentent aussi le moyen de donner à ceux qui sont en bas de la chaîne – comme les petits producteurs ou les petits entrepreneurs – des moyens d’accéder à la formation, à des outils et éventuellement à la formalité. 

FERMUN : Au niveau de la protection sociale, y a-t-il eu des avancées ces dernières années ?

Florence Bonnet : Justement il y a clairement eu une extension de la protection sociale au-delà de l’emploi salarié formel. Comme les délégués le mentionnent, les barrières d’accessibilité à la fois administratives et financières sont désormais prises en compte. C’est grâce à une meilleure connaissance du sujet et au développement de dispositifs facilitant l’accès à la protection sociale pour les catégories qui en étaient auparavant éloignées que l’on a pu s’intéresser aux obstacles à la protection sociale.

FERMUN : Comment a été impacté le BIT dans la prise de conscience dont vous parlez ?

Florence Bonnet : Pendant des années, quand on regarde les normes du BIT, c’était quand même très axé sur cette relation formelle entre employeurs et travailleurs, qui concerne seulement une partie de l’économie informelle. La prise de conscience s’est donc faite ici aussi, et par la suite a pris une place de plus en plus importante dans les pays puis parmi les décideurs et l’ensemble de ceux qui peuvent faire une différence.

FERMUN: Quels sont vos conseils pour les délégués ici présents dans la suite des débats portant sur la deuxième problématique, concernant les abus sur les travailleurs de l’économie informelle ? 

Florence Bonnet : Comme je disais, il y a différents contextes, c’est-à-dire que les formes d’informalité et les raisons d’informalité vont être différentes selon les pays dans lesquels les travailleurs doivent évoluer. Je pense qu’il est important de commencer par bien comprendre la nature de l’économie informelle dans de nombreux pays, les formes prévalentes d’informalité et les facteurs d’informalité pour savoir sur quoi agir et comment agir. 

FERMUN: Est-ce que les délégués vont pouvoir s’appuyer sur des conventions récentes pour appuyer leurs arguments ?

Florence Bonnet : Une convention et une recommandation ont été adoptées au BIT en 2019 sur la violence et les harcèlements au travail. Elles font partie des rares conventions qui, explicitement, mentionnent qu’elle s’applique dans l’économie informelle. Il n’y en a pas beaucoup. Il faut avoir à l’esprit que ça ne s’applique pas que dans l’économie formelle mais aussi dans l’économie informelle. Il faut penser aux moyens de prévenir et d’adresser les violences et harcèlements dans l’économie informelle. 

FERMUN : Dans quels contextes les abus peuvent-ils se produire ?

Florence Bonnet : Dans l’économie informelle, cela va concerner le lieu de travail, mais aussi la rue, sur les marchés. C’est large, c’est important de le prendre en compte. Après vous pouvez aussi venir vers le BIT qui collecte des bonnes pratiques et qui essaye de voir ce qui se fait et qui bâtit aussi sa propre capacité à vous appuyer. 

FERMUN : Quels travailleurs de l’économie informelle sont majoritairement impactés par ces abus ?

Florence Bonnet : Dans cette deuxième problématique, vous pourrez parler à de nombreuses reprises des travailleurs domestiques. Si vous n’avez pas encore ratifié la convention 189 qui les soutient, n’hésitez pas à le faire ! 

Cyrielle Bouline – Elisa Develay