CONDITIONS DE TRAVAIL – Quand la culture souffre : les travailleurs des arts au cœur des négociations internationales

Au sein de l’Organisation Internationale du Travail, dans le comité des conditions de travail, les délégués ont débattu de la première problématique : comment garantir aux personnes exerçant dans les milieux de l’art et du divertissement une protection face à la précarité de l’emploi, aux risques physiques et psychosociaux ? Lors de ce débat, l’équipe presse a pu poser des questions aux employeurs de l’Espagne et au gouvernement de la Fédération de Russie, porte-paroles des deux différentes résolutions.

SOLENE KREMSER : Selon votre délégation, quels sont aujourd’hui les principaux risques physiques, psychosociaux et professionnels auxquels font face les travailleurs des arts et du divertissement ? 

RUSS GVT : Pour le gouvernement de Russie, les risques principaux sont la santé mentale. En effet, en Russie, les travailleurs sont couverts, tout comme ceux qui travaillent dans le monde du spectacle et du divertissement. Les travailleurs en freelance, eux, ne sont pas couverts dans le domaine de la santé mentale. Cependant, le thème de la santé mentale est très peu abordé en Russie, c’est pourquoi ce sera une priorité de ce débat. 

EMP ESP : En effet, ils font face à de nombreux risques, comme par exemple l’exclusion sociale ou encore financière, en raison de leur faible rémunération et de la périodicité de celle-ci. Leurs métiers sont souvent considérés comme des passions ou du bénévolat.

JUDITH GINGOLD : Certains États estiment que la création d’une nouvelle organisation onusienne comme UN ART est coûteuse. Comment justifiez-vous sa nécessité ? 

RUSS GVT : La création de nouvelles structures est inutile, tout comme la création de nouvelles organisations telles que UN ART. Nous en avons parlé lors d’un point d’information de la première résolution : notre délégation ne voit pas l’intérêt de créer de nouvelles structures alors que les Nations Unies en ont déjà plusieurs, et dans différents domaines. Cela est bien trop coûteux et demande une organisation administrative trop importante. 

EMP ESP : Contrairement à la délégation du gouvernement de Russie, nous pensons qu’UN ART est nécessaire. Cependant, nous mesurons l’importance des coûts et nous proposons de faire de la publicité afin de permettre la création de cette organisation cruciale. Il s’agirait de proposer aux artistes des programmes d’entraînement, de reconversion mais aussi tout ce qui pourrait leur permettre de gérer leurs problèmes via des forums.

S.K. : Le programme MIND-C (Mental Inclusion and Development for Creators)  et les groupes de parole sont très développés dans ces résolutions : pourquoi cet accent sur la santé mentale  ? 

RUSS GVT : La santé mentale est essentielle autant pour les artistes que pour la qualité des créations artistiques et du divertissement. Les travailleurs dans ces deux domaines sont exposés à des niveaux élevés de stress, d’incertitude professionnelle, de pression psychologique, et parfois d’isolement social.

EMP ESP : En Espagne, nous disons qu’ “il n’y a pas de santé sans santé mentale”. La santé mentale est un des meilleurs moyens de faire avancer la problématique. Beaucoup de délégations s’accordent sur son importance, et c’est une manière de trouver des solutions à peu près acceptables pour tout le monde.

J.G. : En quoi un fonds international financé par le G20, proposé par les délégués durant les débats, permettrait-il de réduire les inégalités entre pays développés et émergents au sein du secteur culturel ? 

RUSS GVT : Ce fonds international constitue une solidarité concrète. Il donne des moyens financiers à des pays qui sont en manque de ressources et qui n’ont pas la capacité budgétaire pour soutenir financièrement les artistes.

EMP ESP : Donner à des pays pour réduire les inégalités est important car certains pays n’ont pas les moyens d’aider leurs artistes. Le problème est que cette question n’est pas au cœur des discussions internationales, et que les fonds ne vont donc pas bénéficier aux artistes, alors que c’est tout de même une problématique essentielle et non négligeable. Nous trouvons cela vraiment dommage et pensons que cela mériterait d’être étudié par l’ensemble de la communauté internationale

S.K. : Quel serait l’avantage de créer une branche spécifique de l’OIT pour la protection des travailleurs de l’art et du divertissement plutôt que de renforcer les mécanismes existants ? 

RUSS GVT : Nous estimons que cela permettrait d’avoir une expertise mieux ciblée et adaptée aux artistes. 

EMP ESP : Les mécanismes existants pour les artistes sont très rares et il est donc nécessaire de créer cette nouvelle branche de l’OIT, afin de permettre un nouveau pack d’actions menées pour aider les artistes

J.G. : Comment garantir un financement durable des mesures mises en place pour la protection des travailleurs de l’art et du divertissement, sans pénaliser les budgets nationaux ? 

RUSS GVT : Pour garantir un financement durable, nous devons nous fonder sur un pourcentage de PIB qui dépendra de chacun des pays, et sera donc adapté à leur capacité économique. 

EMP ESP : La meilleure manière, pour notre délégation, est de faire de la sensibilisation et de la coopération comme le demande l’ONU. Nous pourrions proposer des publicités pour que les individus, les entreprises et les pays ayant beaucoup d’argent puissent en faire bénéficier les pays ont moins de moyens. Ce processus se ferait bien sûr sur la base du volontariat, dans le respect des valeurs de  l’ONU, où la coopération prime.

S.K. : Pourquoi la protection des travailleurs des arts et du divertissement doit-elle être une priorité internationale aujourd’hui ?  

RUSS GVT : Aujourd’hui, nous consommons tous de la culture. C’est non seulement un droit, mais aussi une liberté, que nous devons protéger pour hommes et femmes.

EMP ESP : Les artistes souffrent énormément et ne sont que très peu pris en compte, alors que leurs arts participent à la santé mentale de tous. C’est pour cela que la protection des travailleurs devrait être essentielle dans les problématiques internationales contemporaines. 

J.G. : Quel équilibre doit être trouvé entre la responsabilité des gouvernements et celle des employeurs pour garantir des conditions de travail décentes dans ce secteur ? 

RUSS GVT : Selon nous, la clé est la communication. Il y a un énorme manque de communication entre les employeurs, les gouvernements et les employés, qui entrave l’adoption de mesures couvrant les intérêts tripartites.

EMP ESP : Les employeurs qui participent au fonctionnement de l’économie nécessitent un cadre avec peu de contraintes économiques. Il faut trouver un équilibre entre ces contraintes et des conditions de travail décentes, qui doivent être accordées aux artistes. Il faut trouver un juste milieu pour permettre de garder le volontariat sur lequel est fondée la coopération de l’ONU, bien que ce soit difficile

S.K. : Les risques physiques sont souvent sous-estimés dans les métiers artistiques. Quelles mesures de prévention devraient être prioritaires ?

EMP ESP : Des risques physiques peuvent être causés par le manque de prévention. Les violences et le harcèlement peuvent être régulés par plusieurs de nos propositions, telles que la création d’un numéro de téléphone régional ou international, permettant aux artistes de s’exprimer sur les violences subies. Débattre sur ce sujet nous montre qu’il y a beaucoup plus de violences que ce que l’on pense, et cette prise de conscience nous permet de mettre leur cause au cœur des discussions internationales, ce qui favorise l’action.